Cet été, les médias se sont fait l'écho d'un débat concernant le choix du gouvernement de poursuivre sa politique volontariste de lutte contre les drogues et les toxicomanies sans qu'il soit nécessaire d'installer des salles de consommation supervisée, structures où les usagers de drogues peuvent venir s’injecter des drogues qu’ils apportent, sous la supervision d’un personnel qualifié. La politique de réduction des risques, dédiée aux usagers de drogues dépendants étant au centre de ce débat, il nous est apparu nécessaire d'apporter quelques précisions.
L'offre française de réduction des risques est une des plus importantes au monde et la France est le seul pays européen à en avoir inscrit le principe dans la loi.
Cette offre qui repose notamment sur la vente et la distribution de seringues stériles (15 millions par an), l'accès aux traitements de substitution (130 000 personnes), la création de plusieurs centaines de structures d'accueil et d'accompagnement médico-social dédiées a permis :
- de réduire de façon très importante les décès par overdoses liés à l'injection de drogues illicites (entre 100 à 200 en 2007, soit 4 à 5 fois moins qu'en Allemagne et 6 à 7 fois moins qu'au Royaume-Unis).
- de réduire de façon très importante les contaminations et les décès par le VIH des usagers de drogues : Entre 95 et 2008 le nombre des nouveaux cas de VIH est passé de 1400 à 75 et le nombre de décès par sida chez les usagers de drogue par voie intraveineuse de 1000 à 43 (en 2007)
- de réduire de façon très importante l'usage d’héroïne (baisse de 75% des infractions à la législation pour usage).
De manière plus générale, la politique déployée depuis 15 ans en matière de prise en charge des usagers de drogue incluant la réduction des risques place la France parmi les pays les plus protecteurs.
- Pour la prise en charge de 230 000 usagers réguliers d'opiacés, de cocaïne et d'amphétamine, notre pays dispose de 500 centres ambulatoires spécialisés, d'un nombre croissant de services hospitaliers équipés pour accueillir et traiter les addictions, de 130 centres chargés de l'accompagnement, de l'aide et de la réduction des risques, de 4 communautés thérapeutiques où la prise en charge poursuit un objectif d'abstinence (7 fin 2011).
- Près de 330 millions d'euros sont consacrés à ce dispositif.
- Malgré une situation privilégiée au regard de celle d'autres pays européens, les pouvoirs publics continuent d'agir au travers du plan gouvernemental sur deux problèmes prioritaires : l'épidémie d'hépatites C chez les usagers de drogues, notamment en améliorant le dépistage et la prise en charge et en renforçant l'accès aux seringues stériles, et la précarisation d'une frange de la population des usagers de drogues dépendants qui cumulent les risques (notamment mise en place d'actions allant vers les populations vulnérables comme les femmes enceintes ou avec enfants, les détenus, les grands exclus..).
En ce qui concerne les centres d'injection supervisée.
Ce dispositif a été créé dans certaines villes (Suisse, Pays- Bas, Allemagne, Luxembourg, Espagne, Australie, Canada, Norvège...) où existaient des situations très dégradées, notamment des décès par overdoses en nombre très important. Il s'agit d'une pratique minoritaire (seules certaines régions/villes concernées).
D'après la littérature recensée par l'INSERM :
- Ces centres sont susceptibles d’attirer des usagers injecteurs très vulnérables et cumulant les risques, de limiter les overdoses, d'orienter parfois les usagers vers des structures de soins, de traitement et d'aide sociale, de diminuer l’injection en public ainsi que l'abandon du matériel d’injection et des déchets dans l’espace public.
- Ils semblent sans effet sur les épidémies de VIH ou d'hépatite C, même s'ils peuvent se traduire par une diminution d'autres problèmes liés à l'injection. Ils semblent aussi sans effet sur la consommation de drogues chez les usagers, sur les délits liés à l’acquisition de drogues dans les zones où ils sont implantés (rassemblements de consommateurs, deal).
- Les coûts d’implantation et d’exploitation de ces centres sont importants.
Après avoir pris connaissance de cette expertise, le Gouvernement n'a pas jugé pertinente l'expérimentation de ces centres en rappelant que :
- La première priorité est de réduire la consommation de drogues en France et non de l'organiser. Cette politique a permis de réduire très significativement l'usage de cannabis et d'ecstasy et d'endiguer les arrivées massives de cocaïne dans notre pays. Mais aussi de faire chuter l'infection VIH chez les usagers d'héroïne ainsi que le nombre d'overdoses mortelles et la proportion d'injecteurs. En France, tous ceux qui le souhaitent peuvent être soignés pour leur toxicomanie.
- Cette expertise technique se réfère à des expériences menées au sein de pays dont la situation n'est pas comparable à celle de la France.
- Dans ces pays, l'usage de cocaïne et d'héroïne est souvent plus répandu.
- La France est le pays d'Europe où la proportion d'usagers de drogues bénéficiant d'un traitement de substitution est la plus importante.
- La France est également un des pays d'Europe où la proportion d'overdoses mortelles chez les usagers est une des plus basses.
- La mise en place de tels dispositifs affaiblit la cohérence de la lutte globale contre les drogues menée en France au moment où elle commence à porter ses fruits (diminution importante des usages de cannabis et d'ecstasy depuis 2003, usage de cocaïne sans commune mesure avec celui de certains grands pays voisins, endiguement de l'arrivée de différentes drogues de synthèse - spice, méphédrone, kétamine..;- très répandues dans le monde.
- Ce dispositif risque par ailleurs de rendre l'usage de drogues plus acceptable et de retarder ainsi l'accès au traitement de la dépendance. Elle envoie un message contradictoire aux milliers d'usagers qui cherchent à rompre avec leur addiction.
- Il peut donner l'impression de faciliter la consommation de drogues, notamment aux jeunes publics, et de banaliser leur usage ce qui va à l'encontre de la politique de prévention menée en France, laquelle repose sur le rappel des dangers des drogues.
- Pour l'ensemble de ces raisons, le Québec vient récemment de prendre la décision de ne pas installer de salle d'injection sur son territoire.
- Enfin, la position du gouvernement est conforté par l'Organe International de contrôle des stupéfiants (OICS), organe de contrôle indépendant chargé de veiller à la bonne application, par l'ensemble des États parties, des traités internationaux relatifs au contrôle des drogues. Dans son rapport 2009, l'OICS « engage les gouvernements à faire fermer ces salles et autres lieux similaires ». (lire ci-dessous)
Au total, les centre d'injection n'apparaissent pas comme une réponse adaptée et acceptable à des problématiques qu'on peut prendre en compte de manière plus efficace en renforçant et améliorant l'existant. C'est pourquoi, le Gouvernement poursuivra ses efforts de prise en charge des usagers les plus précaires mais sans renoncer à sa volonté d'amener le plus grand nombre à rompre avec la dépendance.
Lire l'interview d'Etienne Apaire dans Le Monde du 10 août 2010
Lire l'interview d'Etienne Apaire dans Le Quotidien du Médecin du 2 septembre 2010